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106 ans dans la rue

Par toba :: 01/02/2009 à 18:15 :: Ecrits


Ce qui suit est un projet de roman
posté au fil de son développement,
 bout de chapitre après bout de chapitre.


Si vous êtes tombé sur mon site
en cherchant sur le thème de l'exclusion
:

un essai philosophique
une étude sociologique
un pamphlet politique
un panorama exhaustif du phénomène

...retournez sur Google, vous vous êtes fourvoyé.

C'est juste une histoire
qui se déroule dans le milieu de l'exclusion à Paname
point barre.

PS: Critiques ou louanges, j'ai vraiment besoin de vos commentaires...



106 ANS... (1)

Par toba :: 04/02/2009 à 17:44 :: Ecrits

Toba



«  Je ne voudrais pas être présent
lorsque tous ces gueux crieront
d'une seule voix à la face du monde.
Mais je me demande parfois
si Dieu les entendra. »

Jack London


Chapitre I

“Agathe”


Ça fait environ une heure que je suis occupé à observer les canards et les cygnes depuis « mon » banc du square des Batignolles, quand je remarque la gamine paumée sur le banc d'à côté.

C' est un de ces matins de Mars qui hésitent entre te rappeler que l'hiver n'est pas fini et te faire pressentir que le printemps est en embuscade au coin de la rue. La température est fraîche, les nuages parfaitement dessinés sont gris, gorgés comme des éponges mais peinent à masquer complètement le bleu du ciel et laissent même parfois darder un tout jeune soleil.

J'adore.

Bien sûr mon banc, trop près d'un platane séculaire reste à l'ombre quand le soleil parait. Mais “être assis à l'ombre” c'est déjà ça: ça veut dire qu'il y a quand même du soleil quelque part...

Je viens souvent me reposer ici après une mauvaise nuit, et la nuit dernière a été particulièrement nulle. Un squat vers Pantin. Un collectif d'artistes baptisé « l'entre-peau éphémère » qui s'est fait phagocyté depuis belle lurette par les junkies et les dealers.

Du collectif initial, seuls cinq ou six irréductibles n'ont pas migrés vers Toulouse, dont ma vieille copine Malika qui garde toujours une place dans un coin de sa caravane pour moi si nécessaire.

Vers deux heures du matin, les sirènes des pompiers et de la police nous réveillent en sursaut. J'apprends en sortant de la caravane qu'un mec sous acide a renversé un brûleur à paraffine dans la cuisine commune, déclenchant un incendie. Je passe le reste de la nuit à contempler l'ancien dépôt de la SNCF brûler, s'effondrer en partie, puis se consumer presque entièrement. Bye-bye l'entre-peau, plus éphémère que jamais...

Au petit matin, j'aide Malika à ranger son camion et à arrimer dans sa caravane tout ce qui pourrait valdinguer pendant sa descente sur Toulouse. Elle a des larmes de rage contenues qui ne demandent qu'à jaillir.

« Bordel... Dix ans de ma putain de vie pour ça... »

Les flics sont occupés à rassembler les occupants du bâtiment pour recueillir des témoignages. Ils nous ignorent complètement. D'abord parce qu'on était dans la caravane de Malika, à distance de l'incendie, ensuite parce qu'ils connaissent bien Malika. Non pas qu'ils l'aiment particulièrement, mais ils lui foutent la paix dans la mesure où elle ne les a jamais trop fait chier, sauf la fois où elle s'est enchaînée aux grilles du commissariat de Pantin devant les caméras pendant une manif de sans-pap.

« Magoo!!! Viens ici! »

Mister Magoo, l' improbable croisement de 497 races de chiens différentes dont à peine une dizaine connues de l'humanité interrompt à regret ses fouilles dans les gravats fumants de la nuit et saute par la portière ouverte sur le siège passager du camion.

On attelle la caravane, on en branche l'alim à l'arrière du camion, geste a moitié symbolique vu que seuls les feux stop et le clignotant gauche fonctionnent sur la caravane, et elle s'en va.

Juste avant de s'engager dans l'avenue Jean Moulin, elle passe la tête par la fenêtre et me crie:

« Si jamais tu décides de bouger ton gros cul, tu sais où me trouver, ok? »

Je lui fait un petit geste des deux mains qui veut dire « Sait-on jamais? » mais on n'y crois pas trop ni l'un ni l'autre.

La môme du banc d'à côté se tient toute droite, le regard à la fois alerte et vague, serrant sur ses genoux son sac « Hello Kitty » en nylon rose.

Sous sa frange noire, je reconnais ce regard. Elle est « sur le toboggan ».

En clair, ça ne doit pas faire plus de deux ou trois nuit qu'elle est à la rue. Elle a quitté par accident le monde des gens ordinaires et glisse inexorablement vers celui de la marginalité mais elle l'ignore encore. L'atterrissage dans le bac à sable est généralement assez rude. J'ai envie de l'aider.

« Un jus de fruit? »

« Merci... C'est gentil... J'ai rien dans le ventre depuis avant-hier. »

Je farfouille dans mon sac et extirpe un jus de fruit accompagné de la banane que Malika m'avait donnée pour mon petit déjeuner.

« Quel âge? »

« 24... Merci, ça fait du bien!»

Donc déjà, pas de rmi pour toi ma petite. C'est pas très bien parti.

La banane est engloutie en quelques secondes.

Elle esquisse un demi sourire moitié gêné moitié satisfait. J' ajouterais bien un morceau de gruyère à son festin mais j'hésite un peu. Après tout je ne la connais pas plus que ça, et il ne m'en reste qu'un petit morceau. Je le sors du sac.

« Un peu de gruyère? »

« Non merci, vous êtes trop gentil... Ça va aller. »

« Bon. Viens, on va prendre un café. Je connais un endroit pas cher tout près d'ici ».

En route, elle commence à me raconter son histoire, tristement banale. Elle s'appelle Agathe.

« C'est nul à chier comme prénom, pas vrai? »

Elle a grandi à Limay, dans les Yvelines. Les copines qu'on suit depuis la maternelle jusqu'au collège. Les premiers petits copains du club de foot, les virées ciné/Mc Do à Mantes La Jolie juste de l'autre côté de la Seine, plus tard les sorties en boîte à Paris avec les copines du BTS coiffure, pour finir par une grossesse pas vraiment voulue.

En passant devant l'église Notre Dame des Batignolles, elle s'arrête brusquement et se baisse pour ramasser une pièce sur le trottoir.

« Deux euros! »

Elle sourit en regardant la pièce.

« C'est un signe, non? Vous allez voir, ça va aller pour moi. C'est mon ange qui m'envoie un signe, ça. Vous croyez aux anges? On a tous un ange gardien, vous savez? »

Je suis tenté de lui répondre que si nous avons tous un ange gardien, certains anges doivent avoir un sens de l'humour sacrément décalé, mais je m'abstiens. D'ailleurs, nous voilà arrivés au « café des petits frères », rue des Batignolles.

L'endroit est géré par « Les Petits Frères des Pauvres ». Le mobilier qui sent bon la récup, retapé et nettoyé avec un amour que seul le bénévolat confère, est presque aussi dépareillé et éclectique que les gens qui fréquentent le café. Chômeurs, étudiants, touristes en quête d'exotisme à la française, le personnel de la mairie du XVIIème à deux pas d'ici, c'est aussi le point de rencontre, le foyer de facto des occupants des dix-sept “hôtels au mois” du quartier.

Ici, le café est à quarante centimes au lieu d'un euro et quelques partout ailleurs. Et contrairement aux autres cafés parisiens, le prix est le même au comptoir ou en salle.

On s'installe à une table près de la porte, et je commande deux cafés à Sandrine, la bénévole du jour.

Agathe reprend son histoire.

Elle et son copain emménagent à Chanteloup-les-vignes. Il trouve du boulot à la sécurité de l'usine Renault de Flins, elle s'occupe du petit et fait des ménages de temps en temps. Au fil des mois, il rentre de plus en plus tard, traîne de plus en plus souvent au café. Évidemment il perd son job. Il lui laisse vingt euros par semaines pour faire les courses et boit le reste de ses assedics. Elle ne se souvient plus de la dernière fois où elle l'a vu sobre ni quand elle a mit un plat de viande sur la table. Et puis les gifles, les coups, le couteau qu'il brandit en hurlant, la fuite, le train pour Saint Lazare...

« Et le petit? »

« Il était chez ses grands-parents quand c'est arrivé. J'ai pas de nouvelles de lui depuis trois jours. » Les larmes lui viennent.

« Tu as prévenu les flics? »

« Oui, à la gare Saint Lazare. Mais comme je n'avais ni la gorge ouverte ni le crâne défoncé, ils m'ont dit de rentrer chez moi et que ça se tasserait... Je savais pas où aller. Je connais personne à Paris. Et j'ai trop peur de rentrer... »

« Et ta famille? »

« Ma mère est morte et mon père... Je lui ai pas parlé depuis quatre ans que je suis partie. Avoir un enfant et me maquer avec un arabe, c'était trop pour lui. Il a toujours voté FN ce con. »

«Tu devrais peut-être appeler le 115 »

« Le 115? C'est quoi? »

«  C'est un numéro de téléphone pour les sans-abri. Ils pourraient t' orienter vers un centre d’hébergement d’urgence. »

« Les sans-abris? Les clochards? » Elle prend un air dégouté. « J'suis pas... »

Elle s'apprête à ajouter quelque chose, puis regarde mes vêtements et rougi.

« Pardon... Je parlais pas pour vous évidemment... »

Je ne relève pas. Je sors un carnet de mon sac et lui griffonne un numéro de téléphone sur un coin de la table.

« Tiens. C'est le numéro d'un centre qui s'occupe seulement de femmes. Ils ont des chambres et des studios. Les studios, c'est surtout pour les femmes avec des enfants mais on ne sait jamais... Tu as tes papiers sur toi? »

« Oui... Dans mon sac.. »

« Alors fais-y bien gaffe. Si tu le perds, tu perds tout. »

Entendu. Au fait, c'est moi qui offre!...” dit-elle en brandissant fièrement sa pièce de deux euros.

On se sépare sur le trottoir. Elle a un petit geste de la main en partant vers la place de Clichy, une esquisse de sourire aux lèvres.

« Merci pour tout! J'espère qu'on se reverra un de ces jours? »

Je lui rend son sourire. J'espère sincèrement ne plus jamais la revoir. Malheureusement ça ne sera pas le cas.

106 ANS... (2)

Par toba :: 07/02/2009 à 13:58 :: Ecrits

Chapitre II “Choisir”


En repassant devant Notre-Dame des Batignolles, je constate que Gégé est déjà à son poste, près de l'une des deux portes latérales de l'église. Il est probablement arrivé depuis une bonne heure comme d'habitude pour arranger les chaises, ranger les cierges et poser un polycopié des psaumes du jour sur chaque chaise. Il fait en quelque sorte office de bedeau bénévole. En échange, le curé tolère sans présence avant et après l'office et lui paye une baguette quand il le croise à la boulangerie de la place.

Il me reste 4,75€ en poche. Encore des choix à faire. C'est fou comme l'état d'indigence

se résume souvent à une affaire de choix.

La partie émergée de l' iceberg, c'est la faim, le froid, la solitude, la stigmatisation. Mais si on prend la peine de regarder sous l'eau, on constate que la rue vous oblige en permanence à faire des choix. C'est sa marque de fabrique. Son seau. Sa signature ADN.

Je te jure que moins on a d'argent, plus on est obligé de faire des choix.

Manger ou fumer?

Soirée picole et bouche de métro ou centre d'hébergement à 18H3O au risque de se faire dépouiller pendant la nuit du peu d'argent ainsi économisé?

Marcher pour se réchauffer ou se recroqueviller dans un pas de porte à l'abri du vent glacé?

Dans cette routine de choix quotidiens réside forcément une forme embryonnaire de sens des responsabilités, ne serait-ce qu'à cause des conséquences possibles de ces choix. Mais ce sens des responsabilités est rarement assumé consciemment me semble-t-il, et les conséquences en question se mesurent à une aulne qui te semblerait tout droit venue d'une autre planète.

En fait, on classe allègrement le sans ressources parmi les assistés dé-responsabilisés, mais compare un instant une de leur journée à une vie normale et bien réglée.

Sois franc: Combien de fois par jour as-tu à faire des choix personnels importants, des choix qui peuvent influer de façon tangible sur le cours de ta vie, aussi médiocre soit-elle?

Prends Jeff. Il habite Clichy-la-garenne et bosse dans un bureau du côté de Montparnasse de 9h00 à 18h00.

Réveil à 7H30, petit déjeuner, douche. La ligne 13, disons 5 minutes de marche jusqu'à son bureau, peut-être un petit café au troquet à l'angle de la rue, celui-là même où il ira lâcher un ou deux tickets restaurant ce midi, puis sa journée commence.

Comment? Il fait des choix dans son travail à longueur de journée? Arrete un peu! Tu penses vraiment que ce sont des choix personnels?

Que des options s'offrent à lui dans le cours de sa journée, je veux bien le croire.

Mais face à ces options, Il va forcément, intuitivement peut-être, sélectionner celle qui épouse au plus près le “projet d' entreprise” de son employeur. Celle qui va dans le sens des intérêts de ses clients ou qui plaira le plus à sa hiérarchie. La plus rentable, la plus productive ou la moins coûteuse, quelque soit sa place.

Et si par bonheur l'option finale, produit hybride d'un ensemble de règles établies, d'us et coutumes et d'une bonne dose d'expérience personnelle s'approche un tant soit peu de ses valeurs de vie, de ses goûts personnels c'est tant mieux. Dans le cas contraire tant pis. Car Jeff est un bon professionnel, et c'est pour cela qu'il en est là où il en est.

Je ne juge pas. Je ne me pose même plus la question de savoir si c'est bien ou mal. Sincèrement, je m'en fous complètement. Je dis seulement que ça n'est pas un choix, c'est au mieux une stratégie gagnante,au pire un QCM amélioré.

Le seul vrai choix que Jeff fera aujourd'hui, c'est le midi, sur le tableau en ardoise du troquet d'à côté, parmi les plats du jour. Andouillette moutarde ou pavé de saumon à l'aneth? Là et seulement là pourra s'impliquer sa propre volonté.

Un plus militant que moi pourrait même avancer que la Société, soucieuse de ne pas laisser naître en lui le pernicieux soupçon d' une possible aliénation, a pris soin de laisser à sa disposition un espace de choix. Limité certes, mais suffisant pour induire chez lui le sentiment de disposer, au moins partiellement de son libre arbitre.

Des choix de confort principalement.

Athée ou Bouddhiste? Camembert ou crème brulée? Anglet ou Larmor Plage? Cold Case ou Desperate Housewive? Essence ou Diesel? Et pour la fête de Samedi, Sandrine ou Jérôme? Leur divorce se passe si mal... C'est tellement con, surtout pour les gosses...

Le gueux, lui, doit choisir plusieurs fois par jour, souvent entre la peste et le choléra.

Je suis un peu sarcastique, tu as raison. Mais c'est parce que j' envie probablement Jeff.

106 ANS... (3)

Par toba :: 08/02/2009 à 19:03 :: Ecrits

Chapitre III

Mama Loko”


J'esquisse un mouvement pour aller saluer Gégé et faire un brin de causette quand 10h30 sonne.

Pas le simple “Dong” de la demi-heure: Le full “Dwing Dong Guidongdang Dongdwing Dingdang Guidong...”. L'appel des fidèles. Le Muezzin catholique.

Je me ravise donc et poursuis mon chemin. Ne pas déranger Gégé pendant les heures de bureau. Simple question de tact.

Quelques gouttes annonciatrices de la giboulée à venir guident mes pas chez “Mama Loko”, un restaurant africain de la rue des Dames. Mon hâvre de paix, mon cocon. Plus prosaïquement ma salle télé attitrée.

La première chose qui te frappe lorsque tu entres chez “Mama Loko”, c'est la chaleur humide même au coeur de l'hiver, comme si Mama Loko avait marabouté l'endroit, planqué dans les chambranles de son pas-de-porte vermoulu un portail spatio-temporel pointé vers un quartier de Ouidah, dans son Benin natal. Ajoutes-y l'odeur d'oignons, de piments et d'arachides revenants dans l'huile de palme et la musique béninoise que crache le radio-cassette d'un autre âge qui trône en permanence sur le comptoir usé du restaurant, et tu y es.

Ce matin, la radio est en sourdine, tournée vers le coin cuisine, car la télé est allumée dans la salle principale. Un grand écran plat en hauteur sur le mur du fond, une incursion presque indécente de modernité dans ce décor sans âge.

C'est un cadeau de ses enfants. Elle était contre évidemment, mais pour une fois, elle n'a pas eu le dernier mot. C'est rare. D'après ce que j'ai entendu, les négociations furent âpres et il a fallu que le petit copain de sa fille Kaoui, un blanc qui fait des études de droit (donc qui doit tout savoir) lui explique que ça ne pouvait qu'attirer des clients pour qu'elle accepte. Business is Business.

Je m'installe à une table presque en face de l'écran quand Mama Loko déboule de sa cuisine. Elle prend un mine faussement offensée en me voyant.

Haaa! Monsieur Le Prince des Batignolles daigne enfin nous honorer de sa présence! Où étiez vous donc Monseigneur qu'on ne vous voyait plus?”

Nulle part Mama, comme d'habitude. Un café s'il te plait.”

Elle tourne les talons, toujours dans son rôle de Grande Dame outrée, claquant deux fois sa langue sur ses incisives en signe de désapprobation comme seules les mamas africaines savent le faire.

C'est bon de se sentir attendu, désiré. Même par jeu. Même par une mama black de 60 et quelques... Surtout par une mama black de 60 et quelques.

A la télé, LCI tourne en boucle. Des news d'un monde parallèle où les bourses sont en chute libre, où les guerres font toujours rage, où le malaise social est de plus en plus perceptible à quelques semaines d'élections cruciales pour le gouvernement. Des nouvelles de la météo sur Mars me feraient autant d'effet.

A la table à côté, une jeune étudiante remballe son ordinateur portable. Elle a dû se faire une session internet, profitant de la connexion wifi d'un voisin du restaurant qui n'a pas su ou pas voulu sécuriser son réseau. L'info de cet accès gratuit s'échange au bouche à bouche dans le quartier, assortie d'un avertissement des enfants de Mama: Pas un mot à Mama Loko, qui irait probalement battre à mort le voisin pour avoir laissé librement circuler des mauvais esprits chez elle.

Une table plus loin, trois quadras embièrés, maillots PSG, écharpes PSG, finissent visiblement de célébrer la victoire d'hier soir. Un “after” version footeux. Ils me jettent un regard méprisant, l'un d'eux ricane ouvertement au-dessus des bouteilles de kros éparses sur la table.

Je me retourne vers l'écran.

Attention c'est chaud mon chéri-chéri!”

Mama Loko dépose devant moi une “tasse” de café de la taille d'un bol breton, un pot de lait crémeux, un sucrier et une assiette fumante d'Alokos, des bananes plantain frites.

Elles sont d'hier soir, j'allais pas les jeter non? Moi je sers pas des Alokos d'hier à mes clients!”

Sa colère feinte cache difficilement le fait que ces bananes ont été frites il y a moins de cinq minutes. Je rentre dans son jeu et prends à mon tour un air offusqué.

C'était moi ou la poubelle alors?”

Haaa! Au moins la poubelle, elle l'ouvre que si j'appuie sur la pédale! Tais-toi et mange, maintenant.”

Mon hâvre de paix, mon cocon...

.........

Idéalement, il faudrait que je tienne trois ou quatre jours avec mes 4,75€. Pas évident.

Je n'ai plus de tabac à rouler, mais ma réserve de mégots est conséquente, donc l'item « tabac » n'est pas au top dans ma liste de priorités.

Afin que tu comprennes bien la gestion du département tabac chez l'indigent de base, il faut que je te dise qu'il a en général trois paquets de tabac à rouler en sa possession: Un avec du tabac frais dans les bons jours, un avec des mégots collectés à droite à gauche, le dernier contenant le tabac fourni par lesdits mégots.

Les fumeurs de cigarettes « toutes faites » se font de plus en plus rare dans la rue. Ils sont soit fumeurs très occasionnels, soit suspects aux yeux de leurs collègues d'infortune. Ils sont par ailleurs si souvent sollicités par d'autres clochards (souvent plus costauds et parfois menaçants) qu'ils se convertissent assez rapidement à « la roulée », ne serait-ce que pour ne plus se faire remarquer.

Les mesures prises par les gouvernements successifs dans leur lutte héroïque contre les méfaits du tabac ont d'ailleurs largement contribué au développement de cette « gestion à trois paquets »:

L'augmentation drastique des prix a donné au paquet de cigarettes le statut d'objet de convoitise quasi inaccessible, et le tabac à rouler frais est considéré comme une alternative onéreuse mais digne de sacrifices. Un peu comme une sdf, forte de sa dignité conservée, aimera avoir dans son sac un panel d'échantillons de parfums glanés sur les grands boulevards.Un certificat de non laisser-aller si vous voulez.

D'un autre côté, l'interdiction de fumer dans les lieux publics, principalement dans les cafés et les restaurants a été accueillie avec un bonheur indicible chez les clodos.

Tu te rends compte du réservoir de mégots ainsi rendu disponible ? Et proprement stockés dans des bacs en ciment remplis de sable, des bacs trop lourds pour être rentrés le soir ! Fini les vieux mégots qui jonchaient auparavant les trottoirs parmi les pigeons et les crottes de chiens, trop humides pour être utilisés avant deux jours, maculés ou à moitié écrasés par des pieds indifférents.

La collecte de mégots, probablement l'une des plus vieilles activités dans le monde de la clochardise, est devenue maintenant un vrai jeu d'enfant.

Dès la fermeture des cafés, regarde bien et tu les verras. Ombres furtives glissant de bars en bars, puisant dans ces énormes bacs leur précieux butin, poussant parfois un petit gloussement victorieux quand l'un d'eux déniche une cigarette à peine entamée ou un demi cigarillo.

Tout à mon repas et à mes pensées, je n'ai pas remarqué l'un des supporters du PSG s'approcher. Il se tient devant la table d'à côté, son corps dodelinant en mode “recherche automatique” de son point d'équilibre. L'étudiante, en partant, a oublié son sachet de filtres à cigarettes. Le type s'en saisi, le tenant entre le pouce et l'index.

Regardez les mecs, Mimie Mathy qu'a oublié ses tampax!”

Rires gras.

Je le vois de trois-quart profil, et victime d'une de ces disgressions de l'esprit dont je suis malheureusement coutumier, je suis frappé par un truc: ajoutez sur son crane rasé une perruque brune type “ken années 80”, un smoking moulant et un noeud pap format cerf-volant, et vous avez Jonathan Hart, de Jonathan et Jennifer “Les justiciers milliardaires”!

Jonathan se tourne vers moi.

Ben quoi, tu trouves pas ça drôle?”

Je réalise seulement maintenant que je suis en train de le fixer, la bouche entrouverte, la chanson du générique “L'amour du risque” tournant en boucle dans ma tête. Je replonge dans mon assiette mais bien trop tard bien sûr...

Et qu'est-ce t'as à me regarder comme ça? Tu veux ma photo?”

Voilà, voilà, voilà...

106 ans...(4)

Par toba :: 11/02/2009 à 12:42 :: Ecrits

Chapitre IV

Karim le Magnifique”


Comme en écho une voix familière retentit derrière moi:

Qu'est-ce t'as à me regarder comme ça? Tu veux ma photo?”

Suivi d'un rire juvénile. Je tourne la tête vers la porte pour confirmer ce que je sais déjà: Du haut de ses 1,71 m et 65 kilos tout mouillé, Karim se tient dans l' encadrement de la porte, souriant, narquois, donc le connaissant, fraîchement cocké. A 44 ans, tu lui en donnerais 27 ou 28 max. Un de ces miracles énervants de la nature qui te force à penser “pourquoi pas moi?”.

Qu'est-ce t'as tu veux ma photo? Je te jure cousin t'es un provocateur né toi. “Tu veux ma photo?” ma parole, ça doit le rendre fou de rage le mec a qui tu dis ça! Tu vois ça toi? Ta photo à toi dans mon portefeuille? Woaoooow... ça déchire...”

Karim a fait un pas à l'intérieur du restaurant.

Les trois footeux ont beaucoup de mal a appréhender la situation. Les deux qui étaient restés assis se sont levés, renversant deux ou trois bouteilles de bières vide au passage et sont venus vaciller à l'unisson avec leur pote aù cas ou... Mais ne sachant pas quelle attitude adopter et l'alcool ayant donné des RTT prolongées à leurs fonctions décisionnelles, ils se résignent à froncer les sourcils en relevant le menton, comme des astygmates visant le bas de leurs verres progressifs.

Karim prend un ton plus sérieux.

Remarque tu veux un conseil de pro, cousin? Faut que tu fasses un peu plus moderne dans la provo quand même. Le coup de la photo ça date un peu, parole. Pour te dire: Je la connaissais déjà à l'époque où tu baisais encore ta femme.”

L'information semble enfin atteindre le cerveau des trois hooligans sur le retour: Ce branleur se paye notre tête. Ils s'ébrouent et Jonathan réagit:

Tu dis quoi là le bicot?...”

Karim prend l'air étonné...

Mais qu'est-ce que j'ai dit? Tout le monde sait que ça fait des années que tu préfères te faire mettre par tes potes du foot, cousin!”

Cette fois-ci, la réaction est immédiate. Les trois se mettent en branle en gueulant en direction de Karim, bousculant tables et chaises. Karim se replie simultanément vers la sortie (Il connait la règle: Pas de bordel dans le restaurant de Mama. Sur le trottoir devant: vis ta vie). Les deux potes de Jonathan se précipitent à sa poursuite.

Mama surgit hors de sa cuisine.

Haaaaa... C'est quoi ce vacarme là????”

Jonathan, en queue du trio, passe devant elle au même moment.

Toi la nègresse ta gue...”

Le Sjambock (prononcez “Shambock”) est un fouet semi-rigide traditionnel d'Afrique du sud, d'1 mètre à 1,5 mètre de long. Fait à partir de peau d' hippopotame ou de rhinocéros, voir du penis dedits animaux, sa légerté et sa maniabilité en fait une arme redoutable utilisable par n'importe qui. Il peut infliger des blessures non-mortelles mais extrèmement douloureuses. Il est associé dans l'inconscient collectif aux années de l'Apartheid, ayant été l'arme de prédilection des forces de l'ordre Sud-Africaines dans la répression des émeutes.

C'est donc un juste retour des choses et probablement bon pour l'équilibre karmique de l'univers que d'en voir un (cadeau d'un client voyageur), tenu fermement par la main potelée de Mama Loko, fendre l'air et s'abattre sur le poitrail de Jonathan.

Coupé dans son élan et la porte de sortie barrée par cette source de douleur intense, le justicier milliardaire se jette au sol sous une pluie de coups. Dans un réflexe mi-animal mi-enfantin il se recroqueville et tente de se protéger de ses bras, ce qui semble redoubler l'ardeur d'une Mama Loko en proie à une peur sanguinaire.

Le spectacle est hallucinant: Un gaillard de 80 kilos se contortionne à terre, roué de coups par une sexagénaire black qui hurle à tue-tête “Au secours! Au secours! A l'assassin! Aidez-moi! A l'assassin! A l'assassin!”. Succès garanti sur Youtube...

Je quitte enfin mon status de “spectateur de ma propre vie” (une autre de mes habitudes) pour arrêter le bras de Mama.

Laisse Mama, je vais lui parler...”

Mama est en nage et semble sortir de transe. Elle recule en s'essuyant le visage.

Ooooh Mawu et Lissa... je vais m'assoir là...”

Je me couche à même le sol tout contre Jonathan. Appuyé sur mon coude, je le domine légèrement. Il lève vers moi un regard ahuri. Ses yeux affolés parcourent mon visage comme pour en établir une cartographie détaillée. Fini la morgue et la suffisance de tout à l'heure. Je crois même qu'il a dessoulé complètement même si son haleine de chacal jure le contraire. Je lui colle sous le nez la petite cuillère de mon déjeuner interrompu.

Pour donner du poids à mon discours et pour que Mama ne m'entende pas, je chuchote à son oreille.

T'aimes le melon Jonathan?...

Ou les oeufs à la coque? Mmmh? T'aimes?...”

Il se livre à une activité qui semble récurente chez lui: Froncer les sourcils et essayer de comprendre. J'aurais pas aimé être son prof en primaire.

Bon je t'explique: Le geste pour manger du melon à la petite cuillère... Ou pour racler le blanc d'oeuf au fond de la coquille... La petite rotation du poignet pour ramener le contenu vers le haut...”

Je mime le geste.

Ben tu sais quoi? C'est le même qui sert a retirer un oeil de son orbite!”

Je souris en passant la petite cuillère devant les yeux...

Tu plonges, un tour du poignet et pchfffrouittt! Ca sort tout seul!.. “

Le froncement de sourcil se transforme en mine dégoutée.

J'arrête de sourire. Mes lèvres touchent pratiquement son nez. Je peux discerner chaque petit vaisseau de ses yeux injectés.

Et tu sais quoi d'autre? c'est exactement ce que je vais te faire si je te revois dans le coin...

Bien sûr, j'aurai aiguisé le rebord de la cuillère!

Bien sûr parce que tu auras les yeux fermés, tu vois? C'est un reflexe.

Tu serreras les paupières pour pas voir ce qui se passe! Alors avec le bord aiguisé, ben les paupières viennent avec... C'est la seule différence... Tu comprends, Jonathan?..”

Je souris à nouveau...

On va te revoir dans le quartier Jonathan?..”

Le pauvre n'en peut plus et se lève d'un bond.. Il fonce vers la porte. La douleur des coups de Sjambok lui arrache des grognements à chaque pas mais il arrive à trottiner tant bien que mal.

Vous êtes tous pétés de la caisse ici! Des putain de malades mentaux!...”

Il se retourne une dernière fois avant de disparaitre en boîtant “Et je m'appelle pas Jonathan pauv' débile!”

Je peux pas m'empêcher d'éclater de rire. Mama est remise de ses émotions et s'approche de moi, la mine soucieuse et interrogative.

Tu lui a dis quoi Prince?”

Qu'il fallait pas revenir dans le coin, Mama. C'est tout...”

En le menaçant avec une petite cuillère?” Elle part d'un grand rire...

Vous autres les blancs vous êtes quand même bizarre...”


106 ans (5)

Par toba :: 07/09/2009 à 12:46 :: Ecrits

Chapitre V

Mathilde est revenue”


Je redescends la rue Nollet en repensant à Jonathan et à son regard affolé quand il est parti. Bien sûr j'ai “joué au fou”. Simuler la folie est une stratégie presque imparable en situation conflictuelle. L' agresseur potentiel, pas toujours très fût-fût, est pré-programmé pour deux attitudes possibles de la part de la victime potentielle: La défense du brave ou la soumission du faible. Pas pour la folie.

Tu ne me crois peut-être pas, mais si tu te fais aggresser un jour dans la rue (ce que je ne te souhaite pas), essaye: fonce vers tes agresseurs en criant “Frappez-moi! Faites-moi mal! Ca va être génial!” rie comme un(e) dément(e), pointe ton ventre et hurle “Là! Là! Tapez le plus fort possible!!!”. N'oublie pas de rire encore à gorge déployée.

Je parie tout ce que tu veux que tes agresseurs n'insisteront pas et que tu t'en tireras avec une bordée d'injures et des regards dégoutés. Qu'ils feront même un détour pour ne pas t' approcher. Une toute petite blessure à l'égo contre quelques points de sutures, ou pire...

Je dis ça, mais je mentirais en disant n' avoir pas pris un plaisir intense à terroriser Jonathan... Alors simulation de folie, ou porte entrouverte aux recoins sombres de mon âme? Va savoir...

La giboulée pressentie a bien eu lieu, laissant derrière elle un parfum de poussière humide et des trottoirs luisants comme des peaux de requins.

Surgissant d'une porte cochère, Karim atterri devant moi. Les bras aux ciel, Il me crie au visage:

Qu'est-ce t'as tu veux ma photo?”

Il est plié de rire.

Je note une echymose et une bosse de la taille d' un oeuf de pigeon sur sa tempe droite ainsi que de petites taches de sang sur son Lacoste blanc...

Comme on se retrouve mon Prince! C'est toi que je cherchais tout à l'heure tu sais?”

T'as fait quoi des deux types qui te courraient après la dernière fois qu'on s'est vu Karim?”

Sa figure s'illumine soudain et il touche son oeuf de pigeon comme pour s'éclaircir la mémoire...

Je me ravise...

Non, dis rien. Je préfère pas savoir...”

Il éclate de rire.

C'est sûr et certain tu préfères pas savoir Prince? C'était gore! Je jure!”

Je lui file une petite tape sur le sommet du crâne en prenant une mine renfrognée, comme on fait à un chiot qui vient de pisser sur le paillasson...

On se remet en marche vers la rue Legendre.

Je te cherchais, c'est à propos du juge des affaires familliales, Prince.

J'étais convoqué hier, je t' avais dit?... Bref. Il dit que si je garde mon boulot et mon appart, si j'ai zéro embrouille aussi... Pour les grandes vacances peut-être je récupère le petit...

Les grandes vacances, tu crois ça Prince?”

Mais c'est génial ça Karim! C'est une super bonne nouvelle!”

Je suis sincèrement heureux pour lui.

Karim a raté pas mal de trucs dans sa vie.

Laissé passer pas mal d' opportunités, comme nous tous. Comme celle de devenir champion olympique par exemple...

Grand espoir de la boxe amateur du début des années 80, il aurait pu (facilement selon son entourage) compléter la médaille de bronze de Christophe Tiozzo par une médaille d'or chez les super légers aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984.

Encore aurait-il fallu qu'il ne soit pas arreté pour un braquage merdique de superette trois jours avant le départ pour Los Angeles.

Des Etats-Unis, il n'aura jamais vu que le billet d'avion qui aurait du l'emmener vers une gloire annoncée, et qu'il garde précieusement, plié en deux dans son vieux portefeuille usé.

Je ne pense pas qu'il le garde comme une relique, ou par nostalgie.

Je pense plutôt que c'est sa croix, ses stigmates, sa Douleur. Il exhibe volontier ce carton léger, jauni et froissé, en disant “Hé, tu sais que l'aéroport de Los Angeles, il s'appelle LAX? Va savoir pourquoi...”

Je pense aussi que sa fonction réelle, c'est de l'empêcher de tout perdre à nouveau pour une connerie sans nom. Je l'imagine souvent face à une proposition alléchante mais hautement illégale le sortir, le tourner et le retourner, en se demandant s'il doit y aller ou pas.

On a les anges gardiens qu'on peut...

En sortant de prison il n'avait plus personne. Il ne leurs en veut pas, il comprend. Les anciens de la salle de Saint-Ouen, sa famille, c'est pas eux qui l'ont laissé tomber. C'est lui, tout seul comme un grand.

Par contre un truc qu'il a pas raté, c'est son fils. En 2018, il sera l'un des innombrables “Zinédine” a fêter ses vingt ans...

Tu vois, le juge il veut aussi une lettre de moi. Un peu comme une lettre de motivation que t'envoies avec un CV. Il faut que j'explique comment je vis, si le petit a sa chambre à lui et comment elle est, ce qu'on fera pendant la journée, à quelle heure il se couchera et patin couffin... Tu vois le genre?”

Il a un petit rire géné.

Tu te doutes bien que l'écriture, c'est pas mon point fort Prince, hein?...

Bon, Y a bien mon AS(*) qui me propose de m'aider, mais j'ai pas trop confiance... Aussi bien elle ferait tout foirer...”

Il me regarde du coin de l'oeil en marchant, sans poursuivre.

Evidemment oui Karim. Je te la ferai ta lettre, t'inquiète.”

Synchro avec le ciel juste au dessus de nous, son visage vire soudain au radieux.

Tu viens manger chez moi ce soir et on fait ça ok? Ou bien je t'invite à l'Arlecchino, comme tu veux...”

Justement, devant “l'Arlecchino”, à l'angle de la rue Legendre et de la rue Lemercier, un petit attroupement s'est formé.

Il y a là Victor, un dandy de 84 ans qui vit dans un hôtel au mois depuis plus de 30 ans; José, un ancien prisonnier politique argentin exilé en France à la fin des années 70 et qui fort de sa connaissance encyclopédique des réseaux de solidarité et d'une ampathie sans borne pour son prochain passe son temps depuis à aider les faibles; Plus une ou deux têtes connues mais sur lesquelles je suis incapable de mettre un nom.

Je les salue de la main en souhaitant que cela suffise, mais à ma vue, José s'est écarté du groupe et m'a saisi par le bras, juste au dessus du coude.

C'est sa manière à lui d'engager une conversation privée. Difficile d'entamer une discussion avec un tiers lorsque quelqu'un vous tient fermement par le triceps, non?

Il me conduit un peu à l'écart du groupe.

Ah Prince jé té cherchais partout.”

C'est à croire que la moitié de Paris est à mes trousses ce matin.

Mathilde a été virée dou foyer Crimée avant-hier soir...Elle et sa grande gueule jé té joure! D'abord elle s'engueule avec cette nana qui loui a piqué sa serviette... Tou sais? La serviette pour la douche là, parcequ'elle, elle a deux enfants et oune seule serviette. Mais tou connais Mathilde? Tou touches pas à ses affaires! Alors ça gueule, ça gueule, et voilà une sourveillante qui vient rémettre dé l'ordre. Mais au lieu dé sé calmé, cette vieille folle elle s' engueule aussi avec la sourveillante! Et avant la soupe et elle s'est rétrouvé déhors...”

sous ses sourcils gris, son regard sombre se perds dans les profondeurs du macadam comme pour en sonder l'âme.

Il semble soudain sortir d'un rêve et me regarde droit dans les yeux en secouant la tête.

Tou té rends compte? Jéter sour lé trottoir oune pétite vieille bouffée par lé cancer? Mais ces connards! Ils savent pas qué c'est illégal ou quoi?..”

Cette capacité intacte à s'indigner de la méchanceté humaine, venant d'un type qui s'est retrouvé à à peine 20 ans le sexe cloué sur une table en bois pour lui faire dire le nom de ses amis n'a jamais cessé de suciter mon admiration.

Et elle est où la Mathilde là?”

...à suivre

(*)AS: Assistante Sociale

"Un, deux, trois, beaucoup!"

Par toba :: 20/11/2009 à 10:08 :: Chroniques Industrielles


Les Chroniques Industrielles:


"Un, deux, trois, beaucoup!"


par Toba



Maxime, dix-neuf ans huit mois sept jours, travaillera demain pour la première fois de sa vie.

Cette perspective l’emplit de joie et d'angoisse simultanément. Il sait pertinemment que sa mère, qui regarde la télé en bas, a dû batailler dur pour qu'il obtienne ce job. Il la soupçonne même d'avoir fait jouer les réseaux d'influence de Luc, Chef des Services Sociaux du département et meilleur ami officiel (Petit ami officieux? Impossible à savoir: Aucun homme n'a passé une nuit chez eux depuis que son père est parti, il y a dix ans. Son père qui ne trouva rien de mieux à faire que de se remarier l'année suivante, puis de refaire des enfants qu'il puisse enfin aimer, et ne jamais appeler pour son anniversaire, ne jamais appeler tout court...).

En tout cas il est résolu à ne pas décevoir sa mère. C'est pour cela entre autre qu'il est parti se coucher de si bonne heure. Mais l'angoisse et la joie qui l'habitent, d'ordinaire si divisées sur tous les sujets, se sont mises d'accord sur celui-là: L'empêcher de dormir.

C'est ainsi qu'il se retrouve à minuit passé, allongé sur son lit par dessus la couette dans son pyjama violet fétiche, le casque vissé sur les oreilles à écouter une émission scientifique captivante sur France-Culture.

L'invité de ce soir s'appelle Laurence Conrad. Ethnologue fascinée par les nombres ou mathématicienne férue de voyages (au choix), elle vient de publier un ouvrage sur les systèmes de numération dans les civilisations premières intitulé « Un, Deux, Trois, Beaucoup... ».

Au cours de ses nombreux périples aux quatre coins du monde, elle a fait une constatation étonnante: Les organisations humaines les plus primitives (clans, tribus), avant que les échanges marchands ne les poussent à développer des outils comptables plus sophistiqués (elle appelle ce phénomène dans le développement des sociétés la « nécessité comptable ») semblent toutes utiliser le même système numérique à quatre entités: Un, deux, trois, puis un quatrième élément pouvant selon les langages signifier « beaucoup », « un tas », « multitude » ou « foule » mais renfermant toujours cette notion de l'innombrable. Tous ces peuples assimilent donc n'importe quel groupe de quatre ou plus a « beaucoup ».

Elle en a déduit que le cerveau humain est incapable de dénombrer spontanément un groupe supérieur à trois. Elle estime que nous pouvons percevoir immédiatement une, deux ou trois « choses » devant nous. Mais qu' à partir de quatre, nous sommes dans l'obligation biologique de mettre en œuvre un système de comptage (encoches dans un fémur, cailloux dans un pot ou utilisation des doigts) pour évaluer puis éventuellement nommer les quantités.

Elle y voit un héritage de notre cerveau reptilien et soupçonne que nous partageons cette faculté de comptage embryonnaire avec les animaux: « Un », c'est l'autre, l'unique, le solitaire, la proie ou l'ennemi. « Deux » c'est le couple, la paire. « Trois » c'est déjà un groupe, une famille, une meute en devenir. Au-delà c'est une masse indistincte, et quatre ou cent, peu importe dans un environnement où seuls comptent les impératifs de survie et de reproduction. Elle va jusqu'à laisser entendre qu'on retrouve un écho de ce mécanisme dans les origines des systèmes religieux qu'elle estime contemporaines de la « nécessité comptable », et dans les diverses cosmogonies où se racontent de façon récurrente des histoires de Dieu unique, de dualité Lune/Soleil et autres trinités divines, mais laisse aux théologiens le soin d' ouvrir éventuellement ce débat.

Maxime est fasciné par ce concept, et s'empresse de le ranger soigneusement dans un recoin de son cerveau qu'il appelle la « Bibliothèque du savoir inutile », un endroit où il aime à se prélasser des heures durant.

Son imagination prend le relais et projette sur l'écran de ses yeux clos des histoires de pêcheur Inuit rentrant dans son igloo, sa femme lui demandant « La pêche a été bonne? » et lui, répondant en vidant son sac « Oui! Regarde: j'en ai pêché un, deux, trois, beaucoup! ». Hilarant. Ou un immense guerrier africain courant vers le chef du village en criant « L'ennemi approche! Ils vont nous massacrer tous! » Le chef répond:  « Combien sont-ils? » « Ils sont un deux trois, beaucoup! ».

Et c'est assis dans une grotte entre deux femmes de Cro-Magnon, l'une demandant à l'autre si elle se souvient de combien d'enfants elle a été porteuse que le sommeil vient finalement le surprendre...

Son travail à l'usine est beaucoup moins pénible qu'il ne le redoutait. En entendant le mot « usine », il avait eu des visions de hauts-fourneaux embrasés, de torses nus et musclés ruisselants de sueur et maculés de suie, de bras noueux et gantés poussant des wagonnets de métal en fusion... Heureusement rien de tout cela. Dans cette usine de fabrication de couches culottes et de produits d'hygiène féminine, les ateliers sont spacieux, lumineux et propres. Les gens sont aimables, vous disent bonjour et sourient en vous serrant la main quand ils vous rencontrent le matin. Tous sauf un homme à la mine aussi grise que ses cheveux qui lui jette un regard noir en l'évitant quand ils se croisent.

On l'a affecté à une ligne de production de protège-slips. En bout de ligne, un tapis convoyeur véhicule les petites boîtes cartonnées jusqu'à ce qu'elles tombent dans un grand bac circulaire en métal qui tourne lentement sur lui-même. Sa tâche consiste à déplier un carton devant lui, à récupérer les boîtes et à les y disposer. Deux rangées de cinq boîtes dans le fond, deux autres rangées par dessus, puis il pousse le carton sous la scotcheuse qui le scelle et l'envoie sur un nouveau convoyeur pour un dernier voyage aérien jusqu'au magasin de l'usine situé dans un autre bâtiment.

La cadence n'a rien d'infernale et il a tout loisir de rester assis à regarder les petites boîtes tomber avec un petit bruit mat dans le fond du bac, formant progressivement un tas dans lequel il puise ensuite pour remplir les cartons jusqu’à ce que le stock soit épuisé et qu’il puisse se rasseoir à nouveau.

Pour tromper l’ennui, il s’est imposé un exercice consistant à ranger les boîtes toutes dans la même position : la face où se trouve le logo en haut et tournée vers lui. Cet assemblage net et bien ordonné l’amuse et il lui trouve secrètement un aspect apaisant et rassurant qu’il ne peut expliquer.

Il cherche par ailleurs à optimiser ses gestes et ses déplacements bac/carton (distants d’à peine un mètre et ne lui coûtant qu’une rotation du buste et un petit pas de côté). Deux boîtes correctement alignées se prennent facilement par le haut d’une seule main. Il peut donc en prendre deux dans chaque main, les ranger, puis compléter la rangée par une boîte unique, passant ainsi de vingt à huit déplacements. Puis il s’aventure à essayer de bloquer une boîte entre celles qu’il tient dans les deux mains, à la manière d’un jongleur de cirque. Avec un peu de pratique, l’exercice s’avère payant, il peut dorénavant transporter une rangée complète de cinq boîtes du bac au carton, et quatre voyages seulement lui sont nécessaire pour en remplir un.

Force lui est de reconnaître qu’il tire satisfaction de la manière dont il s’acquitte de sa tâche, et une certaine fierté de l’habileté manuelle qu’il déploie pour transporter d’un seul coup cinq boîtes parfaitement alignées.

Alors d’où lui vient ce léger sentiment d’inconfort ? Cette sourde impression que quelque chose ne tourne pas rond ?

La lumière se fait soudainement, lui arrachant presque un petit cri de surprise : Il saisit à chaque tournée dans la masse de boîtes un paquet de cinq avant de les aligner devant lui... Cinq à chaque fois... Jamais quatre ou six... Sans les compter.

C’est en contradiction totale avec les affirmations de Laurence Conrad !

Visiblement, son cerveau isole un groupe de cinq boîtes dans le tas sans avoir recours à un artifice comptable quelconque, spontanément et sans même qu’il en soit conscient ! Quid de la limite biologique de trois entités ? De cette magnifique théorie qui a eu les honneurs de la Bibliothèque du savoir inutile ? La contrariété qu’il en conçoit cède vite la place à l’amusement. Laurence Conrad est une intellectuelle qui passe son temps à dispenser des cours, voyager dans le monde, participer à des conférences, donner des interviews et écrire des livres. Laurence Conrad n’a jamais travaillé en usine, jamais eu besoin de constituer des rangées de cinq boîtes pour les mettre dans un carton. De toute évidence Laurence Conrad s’est fourvoyée, gargarisée par ses propres certitudes et des observations biaisées de peuplades primitives...

Il perçoit immédiatement le parti ludique qu’il peut tirer de la situation : Évaluer jusqu’à quel point la scientifique s’est trompé. Il a allégrement franchi la barrière des trois objets, mais conçoit qu’il doit forcément exister une limite à ce que le cerveau peut appréhender immédiatement en terme de quantité. Il va donc s’atteler à une tâche réellement exaltante : trouver la frontière de l’innombrable.

Se tournant vers le tas de boîtes qui s’est constitué dans le bac, il décide de se saisir de six boîtes à la fois. Il recompte : Il y en a bien six. Il répète l’opération une dizaine de fois, sans jamais faillir. A Sept, il commets quelques erreurs, mais aux bout d’une quinzaine de tentatives, il parvient à s’emparer de sept boîtes sans se tromper, autant de fois qu’il le désire. Il a eu besoin d’un peu d’entraînement cette fois, mais la limite est malgré tout repoussée.

Une pensée parasite interrompt soudain son expérience : Le bruit sourd des boîtes tombant dans le bac... Et si ce bruit d’une régularité métronomique constituait un indice du nombre de boîtes présentes à un instant donné dans le bac ? Si son cerveau tenait à son insu un décompte des boîtes grâce au rythme de leur chute ? Un peu tordu peut-être, mais plausible... Suffisant en tous cas pour semer le doute dans son esprit sur la validité de sa contre-théorie.

C’est chose facile à vérifier. Il vide le bac aussi vite qu’il peut, puis lui tourne le dos en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles. En comptant jusqu’à cent, il estime qu’il y aura suffisamment de boîtes accumulées pour reprendre son expérience sans avoir bénéficié d’ indication sonore sur leur quantité supposée.

A Seize, une main se pose sur son épaule et le fait sursauter.

C’est Thérèse, contrôleuse sur la ligne d’à côté. Elle a quelques années de plus que lui et le cœur de Maxime bat un peu plus vite que d’ordinaire quand ils se disent bonjour le matin. Qu’elle le surprenne dans une posture aussi incongrue lui cause un embarras sans borne et il sent immédiatement son visage virer au rouge écarlate. Il cherche à toute vitesse une excuse acceptable mais son cerveau est comme paralysé par la honte.

L’ adorable visage grêlé de tâches de rousseur se fend d’un sourire bienveillant qui ajoute à sa confusion et Thérèse lui tend une main ouverte où se trouvent deux petits bouchons de mousse jaune.

« Fallait le dire que le bruit de la ligne te gênait bonhomme ! Tiens, c’est fait pour ça. Moi j’en porte tout le temps ! »

Il arrive a balbutier un vague merci en prenant les bouchons et se tourne prestement pour cacher son visage cramoisi. Du coin de l’œil, il aperçoit Thérèse qui retourne sur sa ligne en lui adressant un petit signe de la main.

Il feint de ne pas l’avoir vue et plonge les yeux dans le bac devant lui. Huit. Il doit en prendre huit. Il se saisit d’un groupe de boîtes qui passent devant lui et les relâchent une à une, et huit boîtes il y a.

Il peine à présent à progresser dans sa quête de l’innombrable. D’abord à cause de la taille des boîtes : A neuf boîtes, c’est pratiquement une brassée dont il se saisit, et il n’y a aucune raison pour un observateur extérieur qu’il s’empare d’un seul coup d’une telle quantité. L’incident avec Thérèse l’a marqué et il redoute de se retrouver dans une situation embarrassante dont elle pourrait être à nouveau témoin. Et puis les bouchons de mousse qu’elle lui a offerts atténuent le bruit des boîtes qui tombent sans l’éliminer complètement, ce qui pourrait compromettre la validité des résultats obtenus...

L’occasion de reprendre son expérience se présente cependant quelques jours plus tard, lorsqu’on le change de poste. Sa ligne doit être arrêtée pour plusieurs jours de maintenance, et l’intérimaire qui travaillait au conditionnement sur la « ligne masques », un étudiant en droit, est retourné à ses études.

La nouvelle de ce changement le perturbe. La « ligne masque », une ligne de production ultra moderne qui fabrique des masques respiratoires FPP2 très demandés en ce moment, est en effet pilotée par « l’homme en gris » dont l’hostilité affichée lui inspire une certaine crainte. D’un autre côté, la contrôleuse de cette ligne n’est autre que Thérèse, ce qui contribue à atténuer quelque peu son angoisse.

C’est d’ailleurs elle qui le prend en charge et lui montre le travail à accomplir.

Les masques, dans leur enveloppe de cellophane, sortent en rang serré de la machine sur un tapis roulant qui descend lentement vers la table de l’opérateur. Là, pas de bac de réception, pas de temps mort pour s’asseoir. La rivière blanche de masques descend la pente douce du tapis en un flot lent mais continu. On pourrait presque croire à un long tube crénelé si une butée métallique, jaillissant à intervalle régulier de son logement à l’entrée du tapis ne venait décaler un masque sur vingt afin de faciliter le travail de l’opérateur. L’enchaînement des opérations de conditionnement doit donc se faire à un rythme soutenu:

Prendre une boîte façonnée à plat sur la pile de la table et la déplier devant soi. Saisir un paquet de vingt masques sur le tapis, et les placer dans la boîte. Ajouter par dessus une notice d’utilisation puis refermer le couvercle en carton en insérant la languette dans la fente prévue à cet effet. Enfin poser la boîte sur un nouveau tapis qui, après l’avoir conduite sous l’imprimante à jet qui marquera la date et l’heure, la relâchera dans un grand bac rectangulaire où elle sera plus tard prise en charge par la contrôleuse qui vient de temps à autres remplir des cartons.

La ligne produisant cent masques à la minutes, il en déduit qu’il doit accomplir cette tâche en douze secondes ne serait-ce que pour rester synchro avec la machine. C’est chose impossible au début et Thérèse est fréquemment obligée de venir l’aider à remplir des boîtes pour empêcher le flot de masques celophanés d’envahir la table et de se déverser par terre. Heureusement pour son ego, il parvient au bout de quelques heures à dompter le rythme de la machine et même, en forçant sa cadence, à faire reculer le front des masques, remontant la « rivière blanche » jusqu’à l’embouchure de la machine. Il à « choppé le coup ! » comme lui a dit Thérèse avec un sifflement admiratif et un clin d’œil qui lui a fait monter le rouge au front.

Ses mouvements, il y a encore deux heures brusques et saccadés, ont acquis une fluidité qui confine à la grâce. Son bras plonge vers le tapis et cueille le paquet de vingt masques comme un cormoran ramasse en plein vol un poisson venu s’aventurer trop près de la surface des flots. C’est à peine s’il cherche du regard le vingtième masque décalé. Une étrange euphorie le gagne. Ses paupières se ferment lentement, il hoche la tête au rythme de la machine, Il esquisse un sourire. Tout son corps participe. Comme en transe, il se sent en communion avec la ligne, une extension naturelle d'elle, un simple rouage, il est le froissement du tissu de sa blouse participant à la symphonie cadencée il est le rythme même il est le « tchiiiiii koum, tong, tong, kou tchuuuu , tchiiiii koum tong, tong, ... »

Il est le...

La sirène stridente d’arrêt d’urgence de la ligne le sort de sa transe.

« Putain de merde ! Qui c’est qui m’a foutu un demeuré pareil ? T’as de la merde dans les yeux le mongol ou quoi? »

L’homme en gris s’approche de lui, menaçant. Ses petits yeux rapprochés semblent rougeoyer sous l'effet de la colère. Il tend le bras vers le tapis arrêté en continuant de hurler:

« T'as pas vu que ça déconnait, non? »

Maxime regarde le tapis et ses jambes manquent de se dérober sous lui: Pas de masque décalé tous les vingt masques, ce qui signifie que le taquet supposé le décaler a cessé de fonctionner à un moment donné, allez savoir quand...

C'est justement ce que se demande l'homme en gris.

« Et ça fait combien de temps que t'enquilles des masques sans savoir combien t'en mets par boîte, hein? Pauvre débile! »

Thérèse s'est rapprochée de lui.

« Oh ça va! C'est pas la peine de gueuler comme ça c'est son premier jour, quoi! »

« On t'as rien demandé à toi! Tiens va vérifier le dernier carton sur la palette qu'on voit l'étendue des dégâts! »

Thérèse lance à Maxime un regard qu'elle aimerait rassurant et s'exécute.

Après avoir ouvert le carton et vérifié une demi-douzaine de boîtes, elle se tourne en relevant le menton d'un air de défi.

« Y en a bien vingt par boîte! »

Elle se rend au bac et contrôle les dernières boîtes qui y sont tombées... 

« Ha! Vous voyez bien que vous braillez pour rien! Elles sont toutes bonnes. Le truc est tombé en panne juste à l'instant, il a pas eu le temps de s'en apercevoir et c'est tout! »

Maxime sait qu'il n'en est rien. Il réalise maintenant qu'il n'entendait plus le cliquetis du taquet depuis un certain temps. D'ailleurs il ne regardait même plus le tapis ces derniers temps. Dans sa transe, il saisissait instinctivement vingt masques à chaque fois, pas un de plus, pas un de moins.

L'homme en gris se tourne en grognant et part vers les bureaux.

« Occupe toi des masques qui sont sur le tapis pendant que je vais chercher un technicien au lieu de faire ta maligne, Thérèse. »

Thérèse s'approche de Maxime avec un sourire triomphant, lui adressant l'un de ces clins d'yeux qui le mettent dans un état proche de la panique.

« Quel connard, pas vrai? »

Maxime détourne le regard et ses yeux se posent sur la colonne de masques sur le tapis de la machine. « Deux cent soixante douze » pense-t-il.

Avec dextérité, Thérèse recompose des paquets de vingt masques et les lui tend pour qu'il les mette en boîte au fur et à mesure. Ils font ainsi treize boîtes. Reste douze masques que Thérèse met de côté en attendant que la machine redémarre...

Maxime sort du vestiaire à cinq heure trois précisément, comme tous les soirs de la semaine. Dans le couloir, Thérèse l'attend en souriant. Elle lui prend la main et tous deux se mettent en marche sans mot dire. Il fixe le sol entre ses pieds, veillant soigneusement à ne pas marcher sur une ligne entre deux dalles de carrelage (sinon Thérèse disparaîtrait ou quelque chose de terrible comme ça) tout en essayant de calmer les palpitations désordonnées de son cœur.

Dans le hall d'accueil de l'usine, sa mère l'attend comme tous les soirs. En les voyant, elle se lève de son siège et s'approche d'eux, un sourire fatigué aux lèvres.

« Ça a été aujourd'hui? »

Il constate que comme d'habitude elle ne s'adresse pas à lui mais à Thérèse.

« Super, Madame Marchand. Maxime travaille comme un chef! » Avec son franc parler naturel elle ajoute « Et vous à la maison, pas trop dur? »

Sa mère a un petit rire « Non, non pas du tout! Maxime est un ange. Et puis mes copines se plaignent que leurs enfants grandissent trop vite et redoutent le moment où ils vont quitter le nid. Au moins pour moi, le problème ne se pose pas! »

                                                                               ...

Plus tard, dans la voiture, Maxime regarde le soleil jouer derrière les nuages en pensant à Laurence Conrad. Il l'imagine trônant au centre d'un amphithéâtre universitaire, enseignant sa théorie idiote à une foule d'étudiants attentifs. L'idée l'amuse énormément.

Sa mère tourne la tête et essaye d'engager la conversation.

« Alors mon grand, tu as fais quoi aujourd'hui? »

Il aimerait tant partager son expérience avec sa mère, lui expliquer comment il a trouvé la faille dans la théorie d'une scientifique renommée... Comme d'habitude il sait ce qu'il veut exprimer, les pensées éparses qu'il devrait structurer en mots, verbes, phrases. Il connait la syntaxe et même les muscles à mettre en action pour se faire, mais comme d'habitude les pensées se bousculent, refusant de s'aligner sagement comme il le leur demande en attendant de les articuler en mots, elles disparaissent puis ressurgissent au hasard et sans logique aucune. Il est comme un Chef cuisinier qui sait quel plat il veut faire, a tous les ingrédients pour, mais ne se souvient plus dans quel ordre exécuter la recette. Il arrive a articuler péniblement « Ai fais Un, deux, trois, beaucoup!.. Un, deux, trois, beaucoup!.. »

Sa mère lui jette un regard tendre imprégné d'une certaine mélancolie par dessus l'épaule.

« Ça avait l'air amusant!.. »

Elle secoue brièvement la tête et reprend: « Écoute mon chéri, j'ai la flemme de faire à manger ce soir, et il fait encore super beau. Qu'est-ce que tu dirais qu'on aille au Lac, là maintenant? On reste une heure et après on attrape deux pizzas surgelées au Super avant de rentrer. Chouette programme, non? »

Sur le siège arrière, Maxime applaudit en riant. « Le lac! Le lac! Le lac! »

Plus la moindre trace de mélancolie dans le sourire de sa mère qui scande avec lui « Le lac! Le lac!... »

Maxime est aux anges. Au lac, il y a un terrain de jeu. Il se voit déjà courir au grand bac à sable près des balançoires dès leur arrivée.

Bien sûr, les enfants présents s'éloigneront précipitamment de lui. Certains prenant simplement une mine dégoutée, d'autres osant même un quolibet ou deux à son encontre, mais aujourd'hui il s'en moque: Il va savoir. Là, dans quelques minutes à peine, il va savoir.

Vous savez, vous, combien il y a de grains dans une poignée de sable?

Heureux, Maxime prend son pouce dans sa bouche, ferme les yeux, et décide de passer le reste du trajet enfermé dans la Bibliothèque du savoir inutile.


FIN

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